Les anciens Sardes tuaient leurs vieillards en leur faisant consommer une plante toxique qui, crispant les muscles faciaux, leur donnait un « rictus sardonique ». Elle vient d'être identifiée.
François Savatier
Il n'y croît [en Sardaigne] non plus aucune herbe vénéneuse, si ce n'est la plante sardonique, qui ressemble à de l'ache. Quand on en a mangé, elle contracte les muscles de la bouche, et tue en causant la convulsion du rire.
Salluste, Histoires, Ier siècle avant notre ère
Dès le huitième siècle avant notre ère, Homère introduit l'expression « sourire sardonique ». Plus tard, nombre d'auteurs de l'Antiquité, notamment Salluste (-86 à -35) rapportent que les anciens Sardes tuaient rituellement leurs vieillards « ayant assez vécu » en les intoxiquant avec de l'« herbe sardonique » avant de les battre à mort ou de les pousser du haut d'une falaise. Giovanni Appendino de l'Université du Piémont oriental et des collègues pensent avoir identifié cette herbe.
Les chercheurs ont étudié les espèces d'Œnanthe, un genre qui fournit les plantes les plus toxiques d'Europe. Les toxines contenues dans ces plantes sont des alcools (-OH) polyacétyléniques (contenant plusieurs fois la triple liaison -C≅C-). Parmi elles, ils en ont isolé deux par chromatographie, dont la structure précise, de façon surprenante, restait inconnue : l'œnantotoxine et sa dérivée la dihydroœnantotoxine. Un test sur les récepteurs du GABA, des canaux ioniques situés à la surface de certaines cellules et sur lesquels se fixent beaucoup des toxines à effets convulsivants, a montré leur très forte activité toxique.
Or il s'avère que les racines d'une espèce sarde, l'œnanthe safranée (Œnanthe crocata), contiennent jusqu'à dix fois plus de ces deux toxines que les autres espèces d'œnanthe. Cette espèce est très commune en Sardaigne et seulement là. Ses racines ont un goût doucereux et agréable contrairement à celui des racines des autres espèces d'œnanthe. De ce faisceau d'indices, les chercheurs déduisent que l'herbe sardonique est probablement l'œnanthe safranée. L'étymologie grecque d'œnanthe semble confirmer l'hypothèse : elle signifie «fleur-vin», ce qui serait une allusion à l'ivresse mortelle que produit la consommation des plantes de ce genre...