La science et le sens commun ne font pas toujours bon ménage. Les biologistes ont beau repérer des espèces invasives, signaler leur nuisance et proposer des plans d'éradication : l'opinion publique ne suit pas nécessairement et nos comportements non plus. Quand la menace est concrète, nous persévérons parfois en perpétuant des conduites qui favorisent la prolifération. À l'inverse, dans d'autres cas, nous surestimons le danger en nous livrant à des sortes d'« exorcismes ». Les médias parlent alors de « phobie », de « psychose collective », et soulignent la réaction disproportionnée face au risque encouru.
En fait, il y a un gouffre entre la réalité biologique des espèces animales et végétales qui mettent en péril les équilibres écologiques, et leur perception. Cette perception est culturellement conditionnée : les habitudes, les valeurs, les représentations du monde qui nous ont été transmises influent sur notre interprétation des événements et orientent nos conduites. Ce qui résiste aux analyses, entrave les choix des administrateurs, ralentit la prise de conscience des citoyens, est le poids du passé : le poids des logiques dont nous avons hérité et le poids de l'imaginaire. Après avoir retracé l'histoire des rapports entre humains et exotisme, nous verrons ce que les sciences humaines ont à dire sur les invasions biologiques et sur la perception qu'on en a.
Depuis quelques années, pour des raisons écologiques, esthétiques, ou autres, l'habitude d'introduire sans précaution dans nos jardins et nos campagnes des espèces exotiques marque le pas. Sensibilisés par les « lanceurs d'alertes », nous nous interrogeons de plus en plus sur la pertinence de nos achats chez les pépiniéristes et dans les animaleries. Des nouvelles inquiétantes sur la découverte de tortues carnivores dans les étangs, de jeunes alligators dans les égouts, d'« algues assassines...