Peu avant sa mort, Dali a rendu un « vibrant » hommage au mathématicien René Thom dont il appréciait les travaux.
Marc Chaperon
C'est la dernière toile peinte par Salvador Dali. Achevée en mai 1983, La queue d'aronde fait référence à l'une des sept « catastrophes élémentaires » du mathématicien René Thom, dont l'ouvrage Stabilité structurelle et morphogenèse, paru en 1972, avait connu un grand retentissement. L'intérêt de Dali pour la science était réel et éclairé : ses facéties cachaient une intelligence aiguë capable d'accéder à la substance des théories contemporaines. La psychanalyse, mais aussi la physique nucléaire car, pour exorciser l'horreur de Hiroshima en la peignant, il fallait la comprendre. Cette passion pour la science ne se démentit jamais. En 1985, Dali organisa une rencontre avec des scientifiques de haut niveau dans son musée de Figueras. Y participaient, entre autres, René Thom et Ilya Prigogine, dont le désaccord sur la place à accorder au déterminisme prit le tour homérique qu'autorisaient les circonstances.
Revenons au tableau. Son élément figuratif le plus évident est le violoncelle représenté en bleu sur la gauche et dont Dali a détaché les ouïes tout en les dédoublant : en noir, accolées, elles constituent des « moustaches » qui structurent la mystérieuse figure centrale ; en rouge, la symétrie est rompue au profit de l'ouïe gauche, agrandie et allongée en un signe d'intégrale qui sert de transition entre l'instrument de musique et la partie mathématique du tableau, la queue d'aronde.
L'œuvre reprend, sous une forme épurée, les thèmes de Dali en 1983 : les catastrophes et plus généralement la topologie, que les travaux de Thom lui avaient fait découvrir, et le violoncelle, sa tête de Turc favorite. Une grande surface bleuâtre occupe presque tout l'espace de la toile. Papier détrempé ou tissu ? Toujours est-il qu'on y distingue une figure de Christ ou de martyr, un écho probable aux souffrances de Dali : il avait perdu l'année précédente Gala, la femme...